//
vous lisez...

société 2.0

Comment le CSA veut réguler les vidéos personnelles sur Internet

Bookmark and Share

Il n’y a pas longtemps, j’ai discuté avec une amie sur le risque qu’encourent nos filles à être confrontées à des images pornographiques sur le web. Cette conversation me revient en tête, lorsque je lis, ce soir, le nouveau combat de notre cher CSA, pour contrôler les contenus vidéo que les individuels mettent en ligne. Réflexions sur la barrière étroite entre protection et censure et sur une société de plus en plus idéologiquement définie par nos lois.

Pour info : nos filles ont à peu près le même âge (8-9 ans), mais mènent une vie numérique assez différente. La sienne ne touche pas trop à Internet, ça se passe sur l’ordinateur de sa mère et sous contrôle parentale, et la mienne a sa tablette (depuis peu) et navigue assez librement en ligne, sans qu’on intervienne trop. A vrai vous dire, je ne la vois pas faire des choses bizarres, ou extrêmes, ou avoir des comportements IRL (dans la vie réelle) qui m’interpellent. Elle est joyeuse, elle se déconnecte mieux que ses parents pour aller jouer, elle se bat un peu avec sa mère car “c’est qui la pré-ado ici hein ?” – rien de surprenant donc. Ok, j’ai la chance (comment ça, pas idéologique :-)!) de ne pas avoir des filles qui adorent les jeux violents, car je ne sais pas quoi en penser, et je suivrai @YannLeroux, mais bon, là aussi, question de contextes et de particularités qui définissent le degré d’intervention nécessaire, je suppose.

 

Retour à la question des sites pornographiques : mon amie me dit qu’elle surveille sa fille car elle ne voudrait pas qu’elle ne tombe sur un site pornographique. Lors de la conversation je me rends compte que c’est un truc qui ne m’a jamais traversé l’esprit. Je veux dire par là que je suppose qu’il peut un jour lui arriver de voir des images pornographiques, mais ce ne serait jamais une raison pour moi d’interdire tout le reste.
Au contraire, je pense que si elle se sent libre de circuler dans des endroits virtuels, comme dans le monde réel, elle sera d’autant plus équipée pour ne pas le voir comme l’exception qui fait la règle. Pour ma fille, ses déambulations à travers les sites et vidéos qu’elle regarde, font partie intégrante de sa vie : elle m’en parle (pas de raison de ne pas le faire, car elle ne risque pas l’interdiction !) et tant qu’elle réagit avec stupeur sur le moindre bisous que ses parents se font, je pense que la vue de corps nus en train de faire l’amour ne rentre pas dans ses contextes, et à minima, ne lui nuira pas. Et puis, je lui fais confiance pour m’en parler si cela lui gêne.

 

La fille (qui avait 3 ans à l’époque) d’une autre amie a en effet vu des sites pornographiques, vraiment par hasard, ce qui a été remarqué par sa mère. En parlant de cet évènement, il était évident que la mère souffrait encore de ne pas avoir été “à la hauteur”, et que c’était plutôt sa réaction qui évoquait éventuellement un stress à sa fille, que le fait d’avoir vu des images qui, à mon humble avis, et sans être psychologue, ne peuvent pas être comprises par un enfant de trois ans (à condition que cela ne se produise pas à répétition ou dans un contexte d’abus de pouvoir).

 

Le problème n’est pas que les enfants visionnent des images pornographiques sur le web. Il n’y a pas de raison que l’acte sexuel devrait choquer, au-delà la surprise éventuellement. Si c’est le cas, il faudrait peut-être revoir nos images collectives sur cet acte, et sur l’image de l’amour devenu trop lisse…? Et chaque époque aborde cette question différemment, ce qui devrait nous enseigner que la vérité n’existe pas, mais qu’il s’agit de nos imaginations et de notre imaginaire.
Les sociologues abordent cette problématique sous l’angle du pouvoir et de la liberté d’expression corporelle. Dans notre société, la pornographie est liée à des questions de pouvoir, ce qui est une question intéressante, mais surtout plus compliquée que les régulations auxquelles réfléchit le CSA veulent nous faire croire.

 

“Tomber” sur un site pornographique
Dans le contexte des actions prévues par le CSA, la question est : quel est le risque que nos enfants voient des images pornographiques sur leurs écrans et si c’est le cas, est-ce que cela est négatif pour leur développement ? Et sommes-nous d’accord que le CSA “labellise” les sites qui sont “accrédités” pour ne pas tomber sur un blocage de contrôle parental ? Quels bénéfices pour quelles pertes ?

 

Je ne sais pas pour vous, mais personnellement, je passe pas mal de temps en ligne, et je ne tombe jamais “par hasard” sur un site pornographique. La question me semble importante, car on nous fait croire que “le mal” se pointe partout et que l’on n’est jamais à l’abri. Je m’imagine que les jeunes “tombent” sur un site pornographique dans trois conditions :
  1. ils naviguent sur un ordinateur appartenant à leurs parents, qui n’ont rien compris de la navigation privée, du cache de l’historique ;
  2. ils naviguent sur un ordinateur d’un parent qui télécharge illégalement et doit passer par les sites pornographiques pour obtenir des mots de passe ;
  3. ils sont activement à la recherche d’images pornographiques.
Avant de continuer : je veux souligner ici que ne porte aucun jugement moral sur un des trois cas, c’est juste le constat du contexte de la rencontre d’un jeune “inaverti” avec des images pornographiques.

 

Si les jeunes rencontrent des images pornographiques dans les deux premières conditions, l’état n’a rien à faire. Les parents, s’ils trouvent que c’est pas bien pour leurs enfants, devraient changer leur comportement.
Si les jeunes sont activement à la recherche d’images pornographiques, alors là, je ne crois pas que le CSA peut faire grand’chose. Car ils vont de toute façon trouver ce qu’ils veulent, et peut-être d’autant plus que c’est officiellement interdit.

 

Protection ou censure et sous prétexte de quelle idéologie ?
C’est justement la raison pour laquelle ces annonces m’inquiètent : je ne supporte pas que l’état me dicte ce qui est ‘acceptable’ et ‘non-acceptable’ pour mes enfants. Je suis en mesure de le faire moi-même. On le voit où cela peut mener sur Facebook : toute image avec seins nus sont interdits, même les oeuvres d’art. Lisez aussi cet article sur Rue89 sur l’expérimentation d’une publication d’un oeuvre de Courbet sur Facebook>>

 

Que propose le CSA ?
Si je comprends bien l’intention du CSA, ils visent à labelliser, et contrôler (?) les contenus mis en ligne par les particuliers. “Pour la première fois depuis l’instauration d’une autorité chargée de réguler les médias, il ne s’agirait plus de réguler ce que font des professionnels à l’égard des particuliers, mais de réguler ce que font des particuliers entre eux.” J’espère que vous trouvez cela aussi inquiétant que moi.
Ceux qui me connaissent, ou qui ont suive mes formations réseaux et médias sociaux, savent que j’accorde beaucoup d’attention à une éthique comportementale en ligne : pas question de parler comment les autres font de choses bizarres, mais rester conscient de ce qu’on fait soi-même, ce qu’on peut améliorer pour exister dans un espace communautaire et respecter ses règles + des règles de base de vie en commun. Mais je reste opposée à toute intervention de l’état ou de ses organismes en ce qui concerne le jugement de l’information diffusée par les particuliers, de n’importe quelle qualité.

On commence tout juste à comprendre que mieux vaut éduquer que punir, et voilà que le CSA pense qu’elle peut encore régulariser. Ah non ! Officiellement il ne s’agira pas de régulation, mais de “corégulation”.
Maintenant, le CSA ne parle pas tout juste de la pornographie qui serait nuisible à l’épanouissement des jeunes, je cite :

“Le CSA identifie trois domaines où le sceau de la censure pourrait s’opérer :

  • “la protection de l’enfance et de l’adolescence (programmes susceptibles de nuire à l’épanouissement physique, mental ou moral des mineurs, comme les sports dits de combats libres)” ;
  • “le respect de la dignité de la personne humaine et la prohibition de l’incitation à la haine ou à la violence pour des raisons de race, de sexe, de moeurs, de religion ou de nationalité” ;
  • D’autres champs d’intervention notamment en matière de déontologie de l’information, de pluralisme politique avec l’instauration d’un socle minimal de règles en période électorale”.”
Autant que certains comportements en ligne me choquent, je trouve néanmoins que c’est une porte ouverte à la censure et une idéologie qui fait penser à la #penséeunique. 

Sérieux, faire appel pour voir un contenu que vous n’avez pas pu voir…?
“Reste à voir, en pratique, par qui et comment s’opérerait la qualification des contenus envoyés sur Dailymotion ou YouTube, et par quelles procédures éventuelles un internaute pourrait “faire appel” d’une classification qu’il jugerait disproportionnée. De ces questions, non abordées par le CSA, dépend le respect effectif de la liberté d’expression et de communication.”  

Ce que le CSA nous propose c’est rien d’autre que, dans une société qui est déjà malmenée par des lois disproportionnées, de monter en créneau à chaque fois qu’on ne voit pas quelque chose qu’on aurait voulu voir ? En d’autres termes, l’info étant bloquée, pensez-vous vraiment que vous aller dire que vous ne l’avez pas pu voir et que c’est disproportionnée ? Ca, ça s’appelle un énorme echo chamber. Lisez Cass R. Sunstein.

Avec un grand merci à @michelguillou pour l’info

Extrait de l’article :

“Mais le CSA précise qu’il “pourrait aussi mettre en place un dispositif de « labellisation », sur la base du volontariat, de sites adaptés aux mineurs“. Il s’agit là d’une vieille proposition élaborée dès 2008 par le député UMP Frédéric Lefebvre, qui vise à créer un label des sites de vidéos personnelles, avec un effet déclenché en deux temps. Dans un premier temps, les sites seraient labellisés “sur la base du volontariat”. Puis dans un deuxième temps, les logiciels de contrôle parentaux auraient l’obligation de bloquer les sites non labellisés, c’est-à-dire tous ceux qui ne jouent pas le jeu du CSA.

Or ces logiciels de contrôle parental doivent être fournis par les FAI, et devraient bientôt se généraliser comme options proposées directement dans les box, sur le modèle du blocage de la publicité proposé par Free. Certains députés proposent même que le filtrage des sites pornographique soit activé par défaut.”

Lisez sur Scoop.it – Web 2.0 et société ou sur www.numerama.com / Avec un grand merci à @michelguillou pour l’info

Image : http://marketingassassin.wordpress.com/2011/02/11/playing-by-the-social-media-rules/

Share

Lisez aussi…

Beer Bergman

Consultante, conférencière, formatrice réseaux et médias sociaux et oui, je l'avoue, social media addict.

View BeerBergman's profile on slideshare

Archives