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société 2.0

5ème histoire #ET8 : une vraie disparition – les réseaux sociaux et la mort 2.0

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Dans cette cinquième histoire sur “Les identités physiques et numériques”, je vous raconte une vraie disparition, celle d’un copain. Avec toutes les questions que la présence, ou l’absence virtuelle d’un être cher pose après sa mort.
Cet article fait partie d’une série d’articles qui approfondissent ma présentation lors des Rencontres Nationales d’Etourisme Institutionnel sur les “identités physiques et numériques”. Les premières histoires portaient sur le portrait de “Maud OT de chez nous PRO”, sur Maud et la théorie de Wellman, sur “La schizophrénie Facebook” et sur une première disparition virtuelle.

Une vraie disparition
Début septembre 2012, je suis à Reims (voir l’article sur la communication d’espace à espace), je reçois un coup de fil : un copain de longue date est décédé pendant la nuit. Après avoir fait la fête pendant une soirée avec des amis à Amsterdam (où il habite), il est rentré chez lui, ne se sentait pas bien, a appelé le 112 et ils l’ont retrouvé mort en arrivant. Et moi, je n’arrive pas à faire le lien entre ces mots et le chagrin que je devrais ressentir.

Mon premier réflexe était d’aller voir sur son compte Facebook, comme pour me rassurer : “il a sans doute posté un message comme quoi, oui, en effet, il ne se sentait pas bien après la fête, mais après une bonne nuit de repos, tout va mieux”. Et non, pas de message, le compte semble muet. (Notez que le copain ne postait pas tous les jours, mais que, vu le contexte, je trouvais qu’il était plus muet que normal !)

Comme pour lui parler, pour tisser un lien entre “moi virtuel” et mon ami, au delà la fin physique, j’ai posté un grand “Noooooon” sur son mur. C’est uniquement après avoir fait cela, que j’ai commencé à réaliser qu’il était réellement décédé.

Un autre copain m’appelle. Pour me demander de s’il te plaît enlever mon message. Tout le monde n’était pas encore au courant. En fait, qu’est-ce qu’on fait, pour annoncer la mort de quelqu’un, si tous les amis ne sont plus, comme autrefois, géographiquement proche ou culturellement uniforme ? On poste un tweet avec #RIP ou on poste un message sur Facebook ? J’ai enlevé ma publication.

Mais il y a eu d’autres, beaucoup d’autres, qui ont suivi la mienne. Les amis ont commencé à raconter la vie de Diederik, non, leur vie avec Diederik. Comme on le fait lors de la période de deuil, autour des obsèques et parfois encore après. Sauf qu’ici, les amis ne se retrouvaient pas tous à Amsterdam, et que les réseaux de Diederik ne se recoupent pas forcément : Facebook semble être le lieu par excellence pour créer un lieu virtuel de deuil et de recueillement autour du défunt, qui permet de rassembler les (sous-)réseaux.

Diederik était célibataire, et toutes ces histoires m’ont permis de reconstruire une (meilleure ?) image de sa vie réelle. Car, quand il était en France, je ne voyais qu’une toute petite partie de sa vie. De sa vie telle qu’il la racontait sur son compte Facebook, je ne “voyais” pas grand’chose, car la plupart du temps, il s’agissait des interactions avec des gens que je ne connaissais pas, ou des situations qui ne me disaient rien. Et donc, les publications, je ne les “voyais” pas. Je zappais, pour ainsi dire. Les trous étaient trop grands pour les remplir et compléter l’image.
Mais les photos et les histoires publiées, souvent contextualisées (“nous étions ensemble à la plage à telle ou telle date et il aimait boire un verre”), m’ont permis de reconstruire une vie réelle.
Rien de neuf, vous dites. C’est comme ce qu’on fait IRL après la mort de quelqu’un. Oui, c’est vrai. Sauf que les publications venaient des gens qui avaient un profil Facebook. Ce qui m’a permis de rentrer en contact, dans le temps, avec les amis de notre ami commun. Et aux obsèques, où j’ai pu me rendre (contraire à Evan Selinger, qui n’a pu suivre la cérémonie après la mort de son grand-père que par un livestream – je vous conseille vivement de lire cet article !) je “(re-)connaissais” un bon nombre de ses amis. J’avais pu reconstruire en quelque sorte, son réseau local, rien que par les publications Facebook, ce qui a facilité la prise de contact.

D’autant plus, que j’ai eu l’impression que les publications, les récits, avaient partiellement la fonction de montrer le lien étroit qui réunissait la personne à notre ami. “Je partage notre histoire avec vous, et comme vous voyez, nous étions proches“. Rien d’anormal non plus.

Sauf que… Diederik a maintenant, quelques semaines après sa mort, davantage d’amis que pendant sa vie sur terre. Un certain nombre de copains de longue date, qui pour des raisons X ou Y n’avaient jamais “officialisé” leur lien d’amitié via la procédure Facebook (“Je n’ai pas besoin de Facebook, je le vois toutes les semaines tout de même”), l’ont demandé en ami. Et la personne qui gère désormais son compte, les a acceptés.

Comme si, après le mort d’un être cher, le lien virtuel devient un lien vital, qui permet de rester (éternellement ?) en contact avec le défunt. Si ce phénomène se confirme (je ne connais pas d’étude dans ce sens), nous devrions nous interroger sur les liens virtuels qui nous réunissent pendant notre vie.

PS. 2x Bizarre
Reste de savoir si celui qui gère le compte de notre ami, décidera de le transformer en page de commémoration. Car Diederik reste un peu trop présent parmi les petites photos de profil de mes amis vivants, ou dans la liste des gens avec qui je pourrait chatter. (Mais bon, le fameux Edgerank de Facebook va régler ce problème dans le temps). Alors, ce que je souhaite, dans la vie réelle, je le trouve bizarre dans ma vie virtuelle…? Bizarre, ça aussi !

“Le deuxième bizarre”, c’était de voir le faire part de son décès publié par… lui-même. Mais bon. Quelqu’un doit le faire, non ?

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Beer Bergman

Consultante, conférencière, formatrice réseaux et médias sociaux et oui, je l'avoue, social media addict.

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